« Journal d’un condamné »


« Journal d’un condamné » est une nouvelle écrite en 2012 dans le cadre du « Festival Intergalactique de l’an 2000 », organisé par l’association AOA PRODUCTION.

Le concours n’ayant rien donné, j’ai publié la nouvelle en 2013 sur le site SHORT EDITION.
Ce site permet à des auteurs de proposer leurs nouvelles, poèmes, strips BD, et de les soumettre au vote des internautes.
4 fois dans l’année, les écrits ayant reçu le plus de votes, ainsi que certains autres choisis par le comité de lecture du site, sont qualifiés pour une finale.
Le finaliste ayant reçu le plus de votes se voit publié dans LA REVUE EN LIGNE DU SITE.

« Journal d’un condamné » a été en finale de la session « Automne 2013 ».
La nouvelle est encore lisible SUR LE SITE, ou bien ici-même.
Et une suite est en cours d’écriture SUR WATTPAD.

31 mars.

Tout a commencé par une erreur. Les premiers jours, tout le monde a cru que ce n’était qu’une épidémie de grippe, un peu virulente. Médias, annonces officielles du ministère de la santé... Tout a été fait pour éviter la panique. Quand on a commencé à comprendre ce qu’il en était vraiment, le point de non-retour était déjà atteint ; impossible de revenir en arrière.

C’est dans le chaos que des voix ont commencé à se faire entendre, que des langues se sont déliées, et qu’une vérité a commencé à émerger. « Rassurer la population », « Ne pas effrayer inutilement », « Nous contrôlons la situation »... Autant de mensonges destinés à nous cacher la gravité des évènements, et qui n’ont fait que précipiter notre chute... Putain, mais comment les gens ont-ils pu se laisser manipuler comme ça ? Un vrai troupeau de moutons, prêt à croire tout ce qui sort de la bouche d’un berger à la con...

Je suis conscient d’être décousu dans ma narration, mais je n’aime pas les journaux intimes. Pourquoi écrire sur un support destiné à rester caché ? Ecrire pour soi, c’est avoir peur du regard des autres.

J’ai toujours voulu être réalisateur, afin de partager mes histoires avec un public. Bien sûr, je sais aujourd’hui que cela restera un rêve, vu que notre société est condamnée... Je ne serai jamais vieux, et je ne laisserai rien derrière moi. Je ne suis plus personne ; même ce carnet ne m’appartient pas. Quand je l’ai vu, vierge de toute trace d’écriture et posé sur une table d’un appartement abandonné et impersonnel, je n’ai pas réfléchi, et je l’ai pris.

Hélène aurait aimé me voir écrire. Pendant notre année ensemble, elle n’a pas cessé de m’encourager à mettre en forme mes projets, à jeter sur le papier les quelques petites idées que je lui disais avoir. Je n’ai jamais osé le faire. Sûrement par peur de ne pas être à la hauteur de ses attentes, et surtout des miennes. C’est peut-être pour ça que je n’aime pas les journaux intimes, le principe me met face à mes propres doutes.

Je me rêvais il y a encore peu comme un grand réalisateur en devenir, et je me plaisais à imaginer mes pairs saluer mon travail, récompenser mon génie, me remercier de leur apporter tant... Je me voyais au centre d’une grande scène, après avoir reçu un prix, et réciter un superbe discours empreint d’émotion devant eux, afin de les remercier à mon tour de l’honneur qui m’était fait.

Je m’imaginais ça, alors que je n’ai jamais été foutu d’écrire une seule ligne avant aujourd’hui...

Hélène est morte il y a deux jours. Morte de m’avoir trop aimé, de m’avoir fait confiance, et d’avoir pensé qu’elle pouvait compter sur moi pour veiller sur elle. J’ai eu peur, je l’ai laissée. C’était un réflexe, comme une évidence, il fallait que je coure pour vivre. Tenter de l’aider, c’était signer mon arrêt de mort. J’ai obéi à mon corps, je ne me suis pas écouté, je me suis forcé à ne pas entendre ses cris quand le groupe de pestiférés l’a rattrapée.

Les hurlements se sont vite arrêtés. Est-elle morte vite ? Ou bien est-ce qu’elle s’est abandonné à leur étreinte ? Je ne vais de toute façon sûrement pas tarder à la rejoindre : moi aussi j’ai été mordu.


1er avril.

J’ai quand même réussi à faire une blague aujourd’hui : en pissant depuis le balcon du quatrième étage de l’appart' où j’ai trouvé refuge, j’ai réussi à toucher un de ces enfoirés. Pas de quoi le faire vraiment réagir, mais son air ahuri au moment où je l’ai atteint a suffit à me faire marrer. Les saloperies ont commencé à se regrouper en bas de l’immeuble ; elles sont quelques dizaines dans la rue juste en dessous de moi. J’ai même pu en arroser deux ou trois autres.

Je n’ai pas rigolé bien longtemps : la morsure sur mon bras s’infecte, et commence à suppurer. J’ai nettoyé ça comme j’ai pu, même si, de toute façon, ça ne changera rien...

J’ai bloqué l’accès à l’étage en balançant quelques meubles dans les escaliers. J’ai été ravi de ne trouver personne de mort, ni de vivant en fouillant les autres appartements. Me voilà à l’abri. La frontière entre un abri et une prison est tout de même assez mince, ce qui n’est pas pour me rassurer. Question provisions, j’ai eu la chance de trouver quelques boîtes de conserves, suffisamment pour tenir quelques jours. De toute façon, je ne risque pas de mourir de faim...

C’est dingue comme on peut se faire chier dans un monde sans internet ni télé. J’y passais clairement la majeure partie de mon temps libre, donc là, les journées paraissent longues... Pourtant, je fais presque la même chose : j’attends l’arrivée du soir, sans rien faire de particulier. Au moins, je m’occupe en écrivant. Comme quoi, le cliché de l’auteur qui s’isole pour trouver l’inspiration a du vrai...

L’appartement était habité par une fille, comme le montrent quelques photos d’elle dans le salon, les produits cosmétiques de la salle de bain, et bien sûr le contenu de l’armoire de la chambre. C’est assez étonnant de voir à quel point l’appartement est fonctionnel et impersonnel : des meubles IKEA, aucun objet original, et sans les photos, on aurait presque pu le prendre pour une résidence témoin. Qu’est-ce qui, dans cet appart, reflète sa personnalité ? Rien...

Cette pauvre fille n’était personne, et elle était tout le monde, c’est triste...

Je me demande si quelqu’un est chez moi en ce moment ; une personne qui y aurait trouvé refuge, comme moi ici. Est-ce qu’il aurait pensé se trouver partout et nulle part ? Est-ce que les objets de mon quotidien, qui, je le pensais encore il y a peu, me caractérisent, représentent quelque chose pour lui ?

Et si ma vie n’était qu’une page blanche sur laquelle je n’ai jamais écrit ?

J’ai essayé de dormir dans l’après midi, mais j’ai trop mal au bras. Ma blessure commence vraiment à puer, à défaut d’avoir été nettoyée proprement, et en plus, je me sens fiévreux. Les symptômes ne laissent aucun doute... Quand je pense à ce qui m’attend dans quelques jours, j’en viens presque à envier le sort d’Hélène. Elle a dû beaucoup souffrir, c’est clair, mais je crois que ça n’a pas duré longtemps.


2 avril.

J’ai pu dormir un peu cette nuit, même si c’était d’un sommeil très agité. J’ai rêvé d’Hélène, et ça semblait tellement vrai que j’en ai encore des frissons ; la fièvre ne doit pas aider.

On était en train de faire l’amour. C’était bestial, animal, très physique, comme ça ne l’avait jamais été. Au réveil, j’avais encore l’impression de sentir sa peau contre la mienne, nos sueurs mêlées, ses ongles griffant mon dos, sa gorge que j’embrasse, que je mords... J’ai été réveillé par le bruit de la pluie contre la vitre. J’ai profité de cette averse pour récolter un peu d’eau, en disposant sur le balcon quelques récipients récupérés ici et là dans l’appartement.

En me penchant par la rambarde, j’ai pu voir qu’il y a du monde en bas, dans la rue. Ils commencent se regrouper en bas de l’immeuble. Est-ce qu’ils attendent que je les rejoigne ? Ou est-ce qu’ils sont tout simplement plus nombreux, comme une armée qui recruterait chaque jour de nouveaux membres ?

C’est bizarre, mais j’ai le sentiment qu’ils sont là pour moi. Comme s’ils pouvaient sentir ma présence, et qu’ils venaient me chercher. C’est un sentiment étrange... J’ai presque l’impression d’entendre leurs voix résonner au fond de ma tête ; comme une litanie monotone et désespérée, désincarnée.

En regardant cette pluie, je me rends compte que je n’ai pas pleuré la mort de ma copine. Et en relisant ces quelques lignes, je réalise à quel point cette situation m’a rendu complètement nihiliste. Pourtant, j’étais fou amoureux d’elle. Peut-être pas assez, vu que j’ai privilégié ma vie à la sienne, et que je me suis sauvé, la laissant derrière moi.

On serait peut-être mort tous les deux... Merde j’ai honte... Je n’ai pas pleuré mes parents non plus. Je ne sais pas s’ils sont morts, mais je ne vois pas comment ils auraient pu s’en sortir. J’espère qu’ils n’ont pas souffert. Je n’ai même pas eu le temps de vraiment penser à eux depuis quelques semaines... Putain, qu’est-ce qui me rend insensible comme ça ?

Si je reviens ne serait-ce qu’un mois en arrière, je me vois en train de chialer devant un film... Et là, plus rien. Est-ce que c’est la fin du monde qui m’a blindé ? Qui m’a enlevé toutes mes illusions ? Peut-être bien que c’est simplement la certitude de ma mort prochaine qui me fait relativiser...

Je me rends compte que la fin du monde, l’extinction à court terme de la race humaine, et donc la mort de tous mes proches, je m’en fous. Je m’en fous parce que c’est à MA mort que je pense en ce moment. Oui, putain, il n’y a que ça qui compte ! La fin du monde, ma mort, c’est la même chose ! Dans quelques jours, quand tout sera fini pour moi, mon monde n’existera plus, ma perception de l’univers disparaîtra en même temps que moi.

Je me demande si Hélène a eu le temps de méditer ça quand ces saloperies lui sont tombées dessus. C’est allé tellement vite pour elle... Est-ce qu’elle a eu le temps de penser à quelque chose lors de ses derniers instants ? Est-ce qu’elle était consciente de sa fin ? Est-ce que sa dernière pensée était pour moi ?

Je suis en train de vivre ma propre Apocalypse, en fait. La mort d’un corps, de MON corps, que je sens s’éteindre, et la mort de l’esprit qui l’anime. Tout ce qui fait de moi ce que je suis va disparaître. En fait, c’est comme s’il n’y avait pas une grande apocalypse en train de se produire, maintenant, à notre époque ; mais plutôt comme si chaque jour, depuis la nuit des temps, l’humanité en subissait des petites, en procession.


3 avril.

Mon corps me lâche, je le sens. Chaque mouvement me demande de gros efforts, et l’endroit de ma morsure se nécrose à vue d’oeil : le contour de la morsure noircit, pourrit, et cette moisissure rampe le long de mon bras. Elle gagne du terrain, et je ne peux rien faire pour l’arrêter. Je ressens quelque chose d’assez étrange : cette infection va bientôt me tuer, ça ne fait aucun doute. Mais on dirait que j’ai un nouveau coeur qui s’est mis à battre : je sens pulser mes veines à l’endroit de la morsure, et c’est comme si cette impulsion se transmettait au reste de mon corps. Comme si cette chose prenait le relais de mon système interne. Ce parasite prend peu à peu possession de moi, et ce n’est même pas si désagréable comme sensation. J’ai mal bien sûr, d’une douleur physique peu commune. Mais mentalement, je me sens... apaisé ! Presque serein. Je me déteste de penser ça. Je n’ai pas envie de me sentir bien ; j’ai envie de me sentir mieux, j’ai envie de crier, de me battre, de me révolter contre cette saloperie qui me bouffe, contre cette fin dégueulasse qui m’attend. Mais je me sens impuissant, désarmé ; comme si j’étais devenu prisonnier d’un corps qui ne m’appartient déjà plus. Ou non : plutôt comme si j’étais éjecté de ce corps ; remplacé par quelque chose d’immensément plus fort, et impuissant à me révolter.

Les bruits en provenance de l’extérieur commencent à devenir insupportables. Difficilement, j’ai réussi à me lever, et à faire un tour sur le balcon. Une foule compacte s’est amassée devant l’immeuble, me coupant toute possibilité de fuite. De toute façon, dans mon état, je ne vois pas comment je pourrais leur échapper. Et puis pour aller où de toute façon ? A quoi bon tenter de repousser l’inévitable...

Ils n’essaient même pas d’entrer dans l’immeuble, comme s’ils savaient déjà ce qui m’attend...


4 avril.

Je n’ai pas dormi cette nuit. Ma fièvre a énormément empiré, et je me sens glacé. Ma plaie ne saigne plus, et une croûte dégueulasse la recouvre. La nécrose gagne du terrain, a dépassé mon coude d’un côté, et se rapproche de mon poignet de l’autre. Je transpire, et j’ai du mal à respirer. En entendant les râles qui sortaient de ma gorge, j’ai tout d’abord cru qu’une de ces créatures avait réussi à entrer. Mais ce n’était que moi. Je sais déjà que c’est la dernière fois que je vois le jour, et merde, il ne fait pas beau.

Mon corps ne retient plus rien ; je passe mon temps à vomir et à me chier dessus. Je n’ai rien bouffé depuis un moment, et je me demande ce que mon estomac peut bien trouver à recracher.

Je me sens tellement faible... Je pense que la fièvre commence à me faire délirer : il y a quelques heures, je crois avoir essayé d’allumer la télé. Comme si ça pouvait encore servir à quelque chose.

C’est triste, tous ces objets morts et inutiles tout autour de moi : une télé, un téléphone, des DVD d’un côté, et là, une console de jeu, un ordinateur, un cadre photo numérique qui n’affiche plus rien depuis des semaines. Tous sont posés là, morts en même temps que les centrales qui les alimentaient, vestiges d’une société de l’inutile, et attendant, dans un espoir vain, de servir à nouveau. On se croirait autant dans un musée que dans un cimetière...

Je ne vaux pas mieux que ces reliques d’un temps déjà passé. Moi aussi, je ne suis plus qu’une chose inutile. Je les envie ; eux resteront inanimés à tout jamais, figés dans la mort comme le monde qui les a vu naître. Moi, je n’aurai pas cette chance. Ce parasite sans nom, invisible mais tellement fort se chargera d’offrir à mon cadavre une nouvelle vie. Une vie parmi une foule de cadavres en mouvement, anonyme, immense monstre affamé cherchant à se repaître des quelques rares créatures encore vivantes, qui tentent de subsister dans un monde qui ne leur appartient plus.

Pour la dernière fois, j’ai rejoint le balcon. Mes jambes étaient lourdes, mon pas traînant, ma respiration difficile, et mon souffle rauque. Ils étaient là. Des centaines, à me regarder, à m’acclamer, à me désirer. Je les ai observés, marcher ensemble dans la mort, comme des marionnettes soumises à la volonté d’un cerveau unique. J’ai même eu l’impression d’entendre, au milieu de ce brouhaha, certains d’entre eux scander mon nom. Ils m’appellent, et il me serait facile de les rejoindre.

Mais non, je ne veux pas me noyer dans cette masse, faire partie de ce cortège macabre animé par je ne sais quels sombres instincts. Je veux rester moi, dans la vie, dans la mort, jusqu’au bout.

Avant de me balancer par dessus le balcon, j’ai essayé de réfléchir à une phrase, une réplique bien sentie qui me permettrait de clore en beauté ces quelques lignes.

Je n’ai rien trouvé.

Comme j’ai toujours rêvé de signer le générique d’un film de mon nom, d’être aimé et acclamé par le plus grand nombre, je vais me contenter de me nommer, en espérant que quelqu’un trouve ces notes, lise ces lignes, et se souvienne de moi.

Je m’appelle Timothée Guillemin.